Un destin digne d’un roman de Charles Dickens : enfant d’un amour
interdit, Alexander Latotzky est né en prison en 1948 et fut envoyé
avec sa mère au camp de Sachsenhausen. A l’âge de deux ans il lui fut
retiré et fut placé dans un foyer pour enfants tenu secret par la RDA.
Il avait neuf ans lorsqu’il eut enfin le droit de retrouver sa mère. Et
c’est seulement plus de 40 ans plus tard qu’il fit la connaissance de
son père russe.
FRAUKE HUNFELD et ANDREE KAISER (photos)
Ses souvenirs d’enfance se limitent à quelques images. Un escalier
sombre, des barrières, des murs. Un foyer pour enfants à Naunhof, où il
devait passer un temps infini debout sur son lit humide, une couverture
sur la tête, s’il lui était arrivé d’uriner dans son sommeil. Le froid,
les coups. La chanson du petit pigeon blanc et du bon policier. Dans
ces tout premiers souvenirs, ni de père, ni de mère.
Il est un jour en revanche qu’il n’oubliera jamais : le 3 octobre 1990.
C’est là qu’a refait surface tout ce qui semblait être mort et enterré
depuis si longtemps. Un passé, de vieilles histoires, enfouis sous des
pans entiers de vie.
C’est par ce jour d’octobre chaud et ensoleillé qu’Alexander Latotzky,
alors âgé de 42 ans, s’est retrouvé à nouveau devant ces portes
surmontées de l’inscription en fer forgé : « Arbeit macht frei » (le
travail c’est la liberté). Ses enfants n’étaient qu’à demi-enchantés à
l’idée de visiter le camp de Sachsenhausen, à cette époque où le mur
avait disparu, où la peur n’était plus. «Mais pourquoi ? »
grognèrent-ils. Et il ne comprirent pas le sens de sa réponse lorsqu’il
leur dit : « J’étais ici quand j’étais petit ! ».
Lui-même n’y avait plus pensé depuis longtemps. Quand ses amis
parlaient de leur jeunesse, il faisait la sourde oreille. Son enfance –
ça s’était passé dans un autre monde. Pourquoi remuer inutilement le
couteau dans la plaie ? A présent son passé resurgissait. Et la page
n’était pas définitivement tournée. Mais ça, il ne le savait pas encore.
L’histoire d’Alexander commence déjà avant sa naissance, en 1946. Dans
la prison de Torgau, au nord-est de Leipzig, les Soviétiques ont pris
le pouvoir. C’est ici que sont incarcérés les détenus SMT : ceux qui
ont été condamnés par des tribunaux militaires soviétiques. Les procès
ne durent généralement que quelques minutes. Les accusés sont des nazis
ou considérés comme tels, mais souvent aussi des jeunes gens soupçonnés
d’être des partisans anti-soviétiques ou des espions au service de
puissances étrangères ; des « loups-garous », comme on les appelle.
Ursula Hoffman en fait partie. C’est une belle jeune fille d’à peine 20
ans. Il y a peu de temps encore elle vivait avec sa mère Elfriede à
Berlin Schöneberg, dans la partie ouest de la ville. Un soir, en
rentrant à la maison, elle retrouva sa mère violée et étranglée. Ses
meurtriers, deux soldats russes, étaient encore allongés à côté d’elle,
ivres et endormis.
Ursula signala le meurtre. Les autorités soviétiques exigèrent
l’élaboration d’un dossier. Mais au lieu des assassins, c’est Ursula
Hofman qui fut arrêtée lors d’un déplacement dans la partie est de la
ville et emmenée devant un tribunal militaire. Charges : espionnage.
Preuves : aucune. Peine : 15 ans de prison. Elle se retrouve enfermée à
Torgau.
Torgau est surveillée par des soldats de l’armée rouge. De jeunes gars
de 20, 21 ans. Beaucoup ont déjà vécu la guerre. Wladimir Jakowlewitsch
Brjutschkowski, un garçon calme et timide, est l’un d’entre eux.
La première fois que Wladimir aperçoit cette fille blonde, c’est dans
le passage qui mène à la cour. Dès lors, il ne peut plus la quitter des
yeux. Il lui sourit, avec précaution. Elle lui rend son sourire à la
dérobée. Il se met à lui passer du tabac, de la nourriture, des petits
mots. Nerveux. Tendu. Les relations entre gardes et détenus sont
strictement interdites et tous deux le savent. Mais ils sont jeunes,
ils veulent vivre. Tout de suite et pas plus tard.
Un jour, Wladimir quitte clandestinement son poste. Il sort Ursula de
sa cellule afin qu’ils puissent se voir. Une fois d’abord, puis encore
et encore. Parfois, Ursula contrevient exprès au règlement pour pouvoir
être enfermée seule dans une cellule, en guise de punition. Elle et
Wladimir y sont tranquilles la nuit. Ursula parle russe et tous deux se
comprennent. Mais le temps presse toujours. Wladimir ne sait pas
pourquoi Ursula est emprisonnée et Ursula ne sait rien non plus de
l’histoire de Wladimir.
Wladimir est originaire d’Ukraine. Il est né en 1925, cinquième et
dernier enfant d’une pauvre famille de paysans, et fut scolarisé en
1933. Mais peu de temps après, comme la grande famine s’annonçait, son
père l’envoya travailler dans un Kolkhoze. Il avait alors huit ans. Il
gardait les vaches pour quelques roubles par saison et le soir il
essayait d’apprendre à lire et à écrire. A 18 ans il fut déporté par
les Allemands à Brandebourg et contraint au travail forcé. Il fut
d’abord envoyé dans une usine de blindés, puis dans une ferme. Il
parvint à s’échapper, mais fut retrouvé et fouetté par le fermier. Un
ouvrier allemand lui apportait de la soupe en cachette. Il l’appelait
Waldemar.
C’EST SEULEMENT A L’ARRIVEE DE L’ARMEE ROUGE QUE WLADIMIR EST LIBERE.
Il passe la fin de la guerre dans un hôpital militaire. Reconnaissant.
Il n’a pas dû tirer, il n’a pas dû tuer, il a le droit de vivre.
Les Russes recrutent leurs sentinelles parmi les anciens forçats.
Wladimir est affecté au camp de Buchenwald. C’est là que les Russes
retiennent les Nazis et les criminels de guerre. A présent Wladimir est
sentinelle et ses anciens geôliers sont des détenus. Quel monde
absurde, pense-t-il. Parfois il fait passer des lettres hors du camp
pour les prisonniers. Peut-être l’auraient-ils aussi fait pour lui. Un
jour, alors qu’il doit escorter des détenus allemands jusqu’à Weimar
pour chercher du sable, il laisse l’un d’entre eux s’éloigner. L’homme
veut seulement dire au-revoir à ses enfants et promet de revenir. De
peur, Wladimir fait dans son pantalon. Mais l’homme tient parole.
Cependant, les commandants voient d’un mauvais oeil les écarts de
conduite de Wladimir, ses amitiés dans les villages allemands alentours,
ses soirées dans des auberges où l’on chaloupe ensemble sur les chants
des vaincus. Wladimir est puni, il doit rejoindre le bataillon de
Torgau.
LE JEUNE RUSSE n’a absolument aucune raison d’aimer une Allemande.
Ursula n’a aucune raison de faire confiance à un Russe. Mais ils
prennent tous les risques pour leur relation. En quoi les concerne la
folie du dehors ?
La chance sourit un temps seulement à cet amour impossible. Puis Ursula
tombe enceinte. Et quelqu’un doit bien avoir dénoncé les tourtereaux.
Wladimir est déplacé, on emmène Ursula à Bautzen où elle accouchera. On
lui fait croire que Wladimir a été condamné à mort. Le 17 avril 1948 il
quitte Torgau avec 900 autres prisonniers et est déporté vers le camp
de Suchobeswodnoie, à Gorki. Son fils Alexander naît un jour plus tard.
Ursula et Wladimir ne se reverront jamais.
Après sa naissance, Alexander est envoyé avec sa mère à Sachsenhausen.
Les Soviétiques utilisent également ce camp de concentration à leurs
fins. Les conditions y sont horribles. 12 000 personnes y meurent en
l’espace de cinq ans. Alexander n’est pas le seul enfant là-bas.
D’autres femmes y sont enfermées avec des tout petits et des
nourrissons. Rien n’est prévu pour les enfants de Sachsenhausen. Pas de
vêtements, pas de lits, pas de couches, pas de nourriture. Ils dorment
dans des caisses à charbon, ils sont langés dans des uniformes de
détenus datant de l’époque nazie. Ils sont logés dans des baraquements
qui laissent passer les courants d’air ; 30 mères et 30 enfants par
baraquement. Ils sont attaqués par les puces et les punaises. C’est un
miracle que la majorité d’entre eux ait survécu.
Alexander, que tous appellent Sascha, grandit bien. Pendant les deux
premières années de sa vie il ne connaît que cet ancien camp de
concentration. Mais l’administration du camp commence à s’inquiéter.
Que doit-elle faire de ces enfants qui n’existent pas officiellement,
qui n’ont même pas de certificat de naissance ? Ils grandissent tous,
vont se mettre à poser des questions. Ils ne peuvent pas rester
éternellement ici. Il faut faire quelque chose.
(Ici l’auteur a fait une erreur. Seules les autorités de la RDA se sont
posé ces questions. Le camp de Sachsenhausen a été libéré début 1950.
Une partie des détenus a été relâchée, les autres ont été remis à la
RDA et à nouveau emprisonnés. Parmi ces derniers on compte 1119 femmes
de Sachsenhausen et 30 des 42 enfants qui y avaient survécu. Ils furent
emmenés à la prison pour femmes de Hoheneck à Stollberg/Erzgeb. et ce
sont les autorités de la RDA qui séparèrent les mères des enfants !)
En mars 1950, la directrice d’un hôpital de la Waldstrasse à Leipzig
reçoit la nouvelle suivante : elle doit se rendre sur le champ au
commissariat, où on lui communiquera une information confidentielle. Le
commissaire en chef Winkelmann lui explique qu’elle doit immédiatement
créer une section pour enfants dans son hôpital, car 20 à 30 enfants en
bas âge y entreront le soir même. Elle ne doit attendre aucune aide et
ne doit en parler à personne. Il ne lui révèlera pas d’où viennent les
enfants.
Tard dans la soirée, un médecin de la police et deux policières amènent
les enfants. Le plus jeune a neuf mois, le plus âgé trois ans. Aucun
d’entre eux n’a de chaussures. L’officier dit à la directrice : « Ces
enfants n’ont pas de nom, il faut les enregistrer comme pupilles de la
nation. Il est interdit de leur créer des fichiers ».
La plupart des mères de Sachsenhausen ne savent pas qu’on leur a enlevé
leurs enfants. Officiellement ils doivent passer une visite médicale,
tandis que leurs mères patientent dans les baraquements. Certaines
apprennent à la dernière minute que leurs enfants ont été emmenés.
Immédiatement après, le baraquement destiné aux mères et aux enfants
est vidé et les mères conduites au pénitencier de Hoheneck.
Le lendemain matin, la directrice doit se procurer des cartes de
rationnement. Mais les cartes lui sont refusées ; n’importe qui
pourrait exiger des cartes pour des enfants sans nom. La directrice
arrive à convaincre le commissaire en chef de lui fournir des plaques
de métal avec des numéros. Accrochées autour du cou des enfants, elles
servent à prouver leur existence. Nuit et jour les enfants pleurent et
appellent leurs mères. La directrice profite d’un moment où elle se
retrouve seule avec un médecin de la police pour lui demander encore
une fois les noms. Les enfants pourraient donc mourir et aucun
cimetière ne prendrait leurs corps ! Le médecin comprend. Il la laisse
seule une heure dans son bureau.
Fébrilement, la directrice recopie tous les noms. Elle apprend que les
enfants viennent de Sachsenhausen. Elle trouve des paquets avec du
linge pour enfants délavé ; des morceaux de papier griffonnés au plâtre
y sont cachés – lettres des mères décrivant les habitudes des enfants,
prières implorantes de bien les traiter. La directrice a le cœur brisé.
Sur certains papiers sont indiquées les adresses de parents. Ursula,
elle aussi, a caché une lettre dans les affaires d’Alexander : « Sascha
n’a dormi que dans mes bras. Soyez bon avec lui ».
Les enfants passent quelques mois à Leipzig. Les sœurs s’enfuient les
unes après les autres, semaine après semaine. Il n’y a pas assez de
place, pas assez à manger, pas assez de vêtements. Et elles ne peuvent
pas toujours éluder les questions des bienfaiteurs, qui s’étonnent
qu’elles aient besoin de tant de choses. Avec le temps, le mur de
silence se fissure. Un élève de l’hôpital révèle à sa famille
l’existence des enfants cachés. Une grand-mère de Gera se rend rue
Waldstrasse et exige qu’on lui rende son petit fils. L’intendance
devient elle aussi de plus en plus difficile. Il est peut-être mieux de
se débarrasser des enfants, d’une façon ou d’une autre. On commence à
chercher des parents. Sascha fait partie de ceux que personne ne
viendra chercher. On le place dans un foyer de Naunhof avec cinq autres
enfants. Ils sont ensuite emmenés à Zschortau-Biesen, puis pour finir
dans un foyer au-delà de Seiffen, dans les montagnes d’Erzgebirge. Il
va à l’école, suit l’enseignement socialiste de rigueur, apprend le nom
des grands personnages sur les photos accrochées aux murs.
Un jour il est photographié devant un rideau fleuri avec un ours en
peluche qu’il devra rendre tout de suite après. Il ne sait pas que la
photo est destinée à sa mère. Et bien des années plus tard, il
rencontrera une femme qui aura la même photo de lui - le même rideau
fleuri, le même ours en peluche dans les bras.
Ursula Hoffmann a attrapé la tuberculose au camp de Sachsenhausen. Son
état s’aggrave. En juillet 1955 sa peine est abaissée à 10 ans. Le 31
mars 1956 elle est libérée. Quelques jours après sa libération, Ursula
Hoffmann fuit vers Berlin ouest. Elle se déclare au camp de réfugiés de
Marienfelde. Là-bas, elle remue ciel et terre pour enfin retrouver son
fils Sascha. Elle a bien reçu la photo avec l’ours en peluche. Il a
déjà huit ans maintenant. Elle lui a envoyé des lettres et des jouets.
Elle ne sait pas s’il les a reçus.
Elle écrit des lettres au gouvernement, à la Croix Rouge, à Wilhelm
Pieck, le Président de la RDA - en vain. Une organisation pour réfugiés
de l’est finit par lui indiquer un groupe de la Limastrasse dans Berlin
ouest. On lui dit qu’il y a des juristes là-bas, peut-être qu’ils
pourraient faire quelque chose pour elle. Le groupe est unanime –
Sascha doit être enlevé. Un intermédiaire doit attraper Sascha sur le
chemin de l’école à Seiffen et le ramener à Berlin ouest. Au cours de
l’élaboration du plan, l’organisme demande le certificat de naissance
de Sascha. Mais Ursula n’a jamais eu un tel document en sa possession,
vu qu’officiellement il n’y a jamais eu d’enfants à Sachsenhausen. Le
projet tombe à l’eau. Comment peut-on être sûr qu’Ursula ne ment pas ?
Personne ne sait comment la mère de Sascha a fini par convaincre les
autorités de la RDA de lui rendre son enfant. Un jour, alors que Sascha
a huit ans, on lui demande de sortir des rangs et d’aller à la douche.
On le lave et on lui met un nouveau jogging beaucoup trop grand pour
lui. Quand il demande ce qui se passe, on lui dit « Tu rentres à la
maison demain ».
A la maison. La nuit, le petit garçon se tourne et se retourne dans son
lit. Mais qu’est-ce que ça peut bien être ? Il ne connaît que les camps
et les foyers. Il se souvient à peine de sa mère. C’est où, la maison ?
Le lendemain matin il reçoit 25 ostmarks. Sascha n’a encore jamais tenu
d’argent entre ses mains. Et tout d’un coup il possède 25 marks. Il a
l’impression d’être un homme riche, il n’en revient pas. Puis on
l’emmène à la gare. Il est confié à une femme qu’il ne connaît pas. Ils
font voyage ensemble jusqu’à Berlin. Sascha laisse les choses se faire.
Il n’a aucune idée de ce qui est en train de se passer.
Il font route une journée entière. Ils arrivent à Berlin est dans la
nuit. La femme qui accompagne Sascha ne sait pas qui doit venir le
chercher. Le petit garçon en jogging trop grand et son accompagnatrice
attendent sur le quai de la gare, qui se vide peu à peu. Au bout d’un
moment il n’y a plus personne. Seulement une vieille femme, qui ne peut
pas être sa mère. Mais elle finit par s’avancer vers lui et demande : «
C’est toi Sascha ? »
Sascha acquiesce. Ursula a recruté « tante Erna ». Pour 50 ostmarks
celle-ci doit traverser la frontière et récupérer son petit garçon. A
condition qu’il vienne. C’est peut-être un piège, pense-t-elle. Après
tout, elle s’est rendue illégalement dans la partie ouest de la ville.
« Tante Erna » poursuit sa route avec Sascha. Vers l’ouest, lui
dit-elle. Sascha n’y comprend rien. Il est fatigué et s’impatiente. Il
veut vraiment arriver à la maison maintenant, où que ce soit. Ils
descendent du métro à Friedenau et s’avancent vers l’escalier. En bas,
ils voient une petite femme dans un manteau de cuir marron, avec un
homme et un chien noir. Lorsque la femme les aperçoit, elle s’élance
vers eux. Jamais Sascha n’a vu quelqu’un monter des escaliers aussi
vite. Sa mère. Elle le prend dans ses bras et le sert comme si elle ne
voulait plus jamais le lâcher.
L’homme avec le chien est le nouveau compagnon d’Ursula. Sascha descend
les escaliers. « Bonsoir » dit l’homme, « à partir de maintenant je
suis ton père ! » Sascha veut faire bonne impression. Il dit : « Quand
je serai grand, je serai policier ». C’était toujours bien vu au foyer.
Le lendemain, le petit garçon tombe malade, il a de la fièvre. Il se
réfugie dans son lit, tire la couverture au-dessus de sa tête. Il ne
veut plus jamais qu’on l’appelle Sascha, Sascha c’est quelqu’un d’autre.
« Je m’appelle Alexander » dit-il. Il vouvoie sa mère, même si ça lui
fait de la peine. Alexander n’a encore jamais tutoyé un adulte.
Son combat pour retrouver son fils a été la dernière grande lutte dans
la vie d’Ursula. Après dix ans d’emprisonnement, de manque de
nourriture, de traumatismes psychologiques, c’est une femme brisée et
gravement malade. Lorsque Ursula décède en 1967 son fils vient d’avoir
18 ans.
Alexander, qui s’appelle maintenant Latotzky comme son beau-père, fait
son petit bonhomme de chemin. Il fait ses études et devient professeur.
Il n’est encore qu’étudiant quand il rencontre sa future femme. Ils
veulent vivre ensemble pour toujours. Ils ont deux enfants : d’abord
David, puis Nele. Alexander aime la musique folklorique russe. Parfois,
quand il est mélancolique, il s’enferme et écoute ses chansons, même
s’il ne comprend plus les paroles depuis longtemps. La famille sait
qu’il a ses « quarts d’heure russes » et le laisse tranquille.
Alexander a toujours besoin de vivre dans des appartements immenses, il
ne supporte pas d’être à l’étroit.
Déjà pendant ses études il habite dans un cinq pièces qu’il s’est
meublé pour pas cher. Et il déteste qu’on pique dans son assiette, même
s’il essaie de combattre cette habitude. Mais sinon il est heureux. Sa
vie pourrait continuer ainsi. C’est alors que le mur tombe.
Ce jour d’octobre. Les larmes roulent le long de ses joues. Sa famille
ne comprend pas ce qui se passe. Lui-même ne le sait pas.
Pourtant Alexander comprend qu’il doit arrêter de vouloir oublier. Il
commence à faire des recherches. Ils se plonge dans les archives. Il
passe des milliers de coups de téléphone. Il fait réhabiliter sa mère à
Moscou. Les autorités soviétiques l’admettent : elle n’était pas
coupable. Alexander retrouve d’autres enfants de Sachsenhausen. Et il
retrouve aussi leurs mères. « Eh ben, Sascha, disent-elles, ça fait
plaisir d’avoir de tes nouvelles ». Alexander se fige. Cela fait des
dizaines d’années qu’on ne l’a pas appelé Sascha. Il rencontre des
compagnes de cellule de sa mère, de Torgau. Elle lui parlent de son
père. A quoi il ressemblait. Que tout le monde savait. L’une d’elle lui
dit : « ta mère a été envoyée à l’interrogatoire et elle est revenue
enceinte .» Alexander n’a pas envie d’écouter. Est-il l’enfant d’un
viol ?
Sept ans plus tard. En octobre 1997 il reçoit un appel de la Croix
Rouge. On aurait trouvé quelque chose. Alexander y va. On lui donne des
documents concernant son père. Son jugement. Wladimir Jakowlewitsch
Brjutschowski a eu une relation interdite avec une détenue. Il aurait
quitté son poste, lui aurait passé de la nourriture en cachette et lui
aurait fait d’autres faveurs. Alexander lit, mais sans comprendre.
C’est seulement dans le métro, en rentrant à la maison, que tout
devient clair ; ses genoux se mettent à trembler. Tout à coup, tout est
différent. Il n’est pas le fruit d’un crime. Ses parents se sont aimés.
Et son père n’a pas été condamné à mort mais à six ans de goulag. Il
vit peut-être encore. Que faire ? Alexander garde les yeux fixés sur le
compte rendu du jugement. C’est tout ce qu’il a de son père. Doit-il en
rester là ? Que veut-il vraiment ?
Alors il écrit une lettre à la municipalité de Grischki, commune de
Kamenez-Podolski. C’est là que son père est né. Peut-être qu’il recevra
cette lettre. Ou peut-être que là-bas quelqu’un le connaît. Il est
possible qu’il y soit enterré. Et que quelqu’un pose la lettre près de
sa tombe.
Il obtient une réponse plus tôt que prévu. La mairesse lui écrit que la
personne recherchée n’habite plus le village, mais qu’elle a remis la
lettre à la sœur de Wladimir, et que celle-ci la transmettra.
A peu près au même instant, dans un village près de Kaliningrad :
Wladimir Jakowlewitsch Brjutschowski se met à table. Sa femme est à
l’hôpital, c’est sa plus jeune fille qui a cuisiné pour lui. C’est
alors que le facteur lui apporte une lettre d’Ukraine, de la part de sa
sœur. « Lis la voir », demande Wladimir à sa fille, « mes lunettes ne
sont pas assez fortes », car il a encore honte de n’avoir jamais
vraiment appris à lire.
« Ta sœur écrit que tu as un fils en Allemagne », lit la fille. La
lettre d’Alexander est jointe. Il demande à son père s’il peuvent se
rencontrer. Wladimir a du mal à se contenir. Un fils. Son fils.
Alexander. « Ecris immédiatement une lettre », dit-il à sa fille. «
Pourquoi me demande-t-il ? Nous devons absolument nous voir. »
Alors commence l’attente. Wladimir est nerveux. Son fils voulait-il
peut-être dire autre chose ? N’a-t-il pas su trouver les mots justes ?
Il rend visite à sa femme à l’hôpital. Elle ne sait presque rien des
années qu’il a passées en Allemagne. « Lorsque tu rentreras à la maison
tu auras une surprise », explique Wladimir à sa femme. Il ne lui dit
encore rien à l’hôpital. Il veut la ménager.
Lorsqu’elle a le droit de rentrer à la maison, il lui montre la lettre.
Cela fait presque quarante ans qu’ils sont mariés maintenant. Elle ne
dit d’abord rien. Absolument rien. Le soir, lorsqu’ils sont allongés
l’un à côté de l’autre, elle lui demande alors soudain : « Tu as couché
avec elle ou pas ? » Wladimir ne peut s’empêcher de rire. Quelle
question absurde. « Qu’est-ce que tu croyais ? », lui demande-t-il . «
Comment pourrais-je avoir un fils autrement ? J’ai bien dû œuvrer. »
Puis il la prend dans ses bras.
Automne 2000. Wladimir Jakowlewitsch Brjutschowski est dans un bus en
direction de Berlin. Vers 22 heures il passe la frontière allemande,
cette même frontière qu’il a traversée pour la dernière fois en avril
1948, en tant que prisonnier. Il n’aurait même pas osé y croire en rêve.
A Berlin, Alexander fait les cent pas à la gare routière. Que va-t-il
lui dire ? Comment doit-il l’appeler ? Le bus doit arriver à 23 heures.
Minuit sonne, puis deux heures, puis quatre heures. Personne. Qu’a-t-il
bien pu se passer ?
Mais cela fait un bout de temps que Wladimir est arrivé à Berlin. A la
gare du Zoo. Un petit malentendu. Il attend son fils et ne peut
demander de l’aide à personne. Il ne lui reste que quelques mots
d’allemand : « fouet », « papiers », « plus vite ». Et les paroles de «
Rosamunde ». Il attend quelques heures. Alexander ne veut-il donc pas
le voir ? Il marche dans la nuit. Tout a bien changé ici. Personne ne
vient.
Lorsque le soleil se lève, Alexander rentre chez lui, déçu. Peu de
temps après, son père pénètre dans l’immeuble. Il a pris un taxi. Il
gravit avec peine les quatre étages. C’est un homme de 75 ans aux
cheveux blancs et aux yeux bleus étincelants, dans un costume beaucoup
trop grand pour lui. Le seul qu’il ait.
Alexander ouvre la porte. Père et fils se retrouvent face à face. Et
l’un est le portait craché de l’autre.
Annexe :
C’était lors de sa première visite à Berlin. Notre première rencontre
avait cependant déjà eu lieu en automne 1999, lorsque je lui ai rendu
visite avec ma femme dans son village natal de Russie.
En réponse à la question d’un journaliste, à savoir ce qu’il attendait
encore de la vie après tout ce qu’il avait vécu, mon père dit un jour
qu’il aimerait bien vivre 103 ans, un an de plus que sa mère, pour
pouvoir raconter cette histoire à tout le monde. L’histoire de ce que
certaines personnes font à d’autres personnes et de comment le destin
peut parfois changer les choses en bien.
Son vœu ne se réalisa pas. Il est mort le matin du 25 décembre 2004, à
l’âge de 79 ans. Un historien qui l’avait connu le décrivit plus tard
comme une personnalité sympathique et chaleureuse, dont l’histoire
personnelle était liée de façon dramatique à l’histoire des grands
criminels du 20ème siècle. C’est exact, et c’est malheureusement aussi
le cas de millions d’autres personnes.
Deuxième annexe :
En 2003 j’ai reçu des documents de la BStU (administration en charge
des archives de la Stasi), qui ont enfin répondu à cette question :
pourquoi ai-je eu le droit de quitter le foyer de Seiffen pour
retrouver ma mère en 1957 seulement ?
En 1954 j’ai été confié quelque temps à une famille qui voulait bien
m’accueillir. Je m’en étais aussi toujours souvenu, parce que c’était
la première fois que je n’étais pas dans un camp, une prison ou un
foyer ; bien que plus tard cela soit resté une énigme pour moi. Ma mère
en a été informée, on lui a même donné le nom et l’adresse de la
famille, ce qui a fait son désespoir. Pour ne pas me perdre elle ne vit
qu’une solution et se déclara prête à travailler au ministère de la
sécurité intérieure ! Elle signa une lettre d’engagement et je fus
immédiatement renvoyé en foyer.
Peu avant sa libération en mars 1956, ma mère (qui en qualité
d’interprète parlait parfaitement le russe) reçut l’ordre de se rendre
à Berlin ouest une fois libre et d’y espionner les organisations
d’exilés russes et l’Eglise orthodoxe. Cependant on ne lui faisait
toujours pas confiance. Le lieutenant Süß du ministère de la sécurité
intérieure écrivit ainsi dans son rapport : « Sans l’existence d’un
moyen de pression on ne pourrait pas parler d’une réelle confiance
envers elle. » La solution du problème était simple : tandis qu’on
envoyait ma mère à l’ouest, je devais rester en otage en RDA. Une
entrevue a eu lieu avec la directrice de mon foyer, au cours de
laquelle elle eut pour consigne de ne me confier à personne sans
l’accord du ministère de la sécurité intérieure.
Ma mère tenta à plusieurs reprises de me faire sortir clandestinement
de la RDA, mais sans succès. Entre autres, elle s’adressa à certains
juristes de l’association libre de la Limastrasse, qui d’après les
documents projetaient de m’enlever. Pour finir, toutes ses tentatives
furent vaines.
C’est seulement en janvier 1957 que le KGB et le ministère de la
sécurité intérieure furent convaincus de ses bons services et qu’à
l’âge de neuf ans, j’eus enfin le droit de lui revenir. C’était
toutefois une erreur et peu de temps après on rompit tout lien avec
elle. D’après ce qu’écrivit le colonel Trubnikow du KGB, tous ses
rapports ont été inventés de toutes pièces et n’ont apporté aucune
information.
Non, au ministère de la sécurité intérieure on ne reculait devant
aucune méthode pour forcer les gens à coopérer.